mardi 10 avril 2012

Lima : mixité territoriale ou apartheid social ?

Dans cette bataille de blogs de 3A, j'avance mes pions en vous proposant cette fois un petit reportage sur les contrastes socio-territoriaux qui règnent dans la ville de Lima, capitale du Pérou pour laquelle j'ai eu le bonheur de m'envoler depuis Istanbul  pour des raisons sentimentales. 

Lima, adonde es?

   Lima, c'est un peu ce genre de nom de villes que l'on connaît de loin mais auquel on n'associe aucune image. 
Personnellement, avant de venir à Lima a première fois en juillet dernier, je savais simplement que c'était la capitale du Pérou et qu'une épidémie de choléra y avait sévi dans les années 1990... Pour combler les lacunes, voilà une petite prise de vue. 

   Lima est la capitale du Pérou, de loin sa plus grande ville, puisqu'avec ses 9 millions d'habitants elle concentre environ le tiers de la population péruvienne. Elle se trouve au bord de l'Océan Pacifique certes, mais ce n'est pas un caractère originel : son centre se situait au départ à 15 km des côtes, que l'urbanisation galopante des années 60-70 a permis de rejoindre. La culture liménienne n'est donc absolument pas une culture de ville portuaire, comme on pourrait l'imaginer. Les seuls à profiter de cette situation sont les surfeurs, que l'on aperçoit des falaises qui bordent la côte (on ne se baigne pas à Lima même, l'eau est froide et polluée...). Du reste, c'est Callao, le port de Lima, qui draine les revenus économiques liés aux activités maritime, et constitue ainsi la porte d'entrée commerciale du Pérou. 

Point que l'on oublie souvent, Lima est après Le Caire la plus grande ville du monde située en milieu désertique - élément frappant dès lors que l'on se trouve un tant soit peu en bordure de la ville ou lorsque l'on la survole. Le stress hydrique est donc vif dans cette ville où le seul cours d'eau qui la traverse, le Rimac, est bétonné sur 80 km de long et très pollué. Les scientifiques affirment même que Lima sera en pénurie d'eau d'ici 5 à 10 ans ! 

Son poids économique et administratif est immense, au regard du centralisme qui la caractérise. Elle concentre par exemple toutes les universités d'excellence du pays, ce qui conduit de nombreuses familles de "provinciaux" à immigrer pour offrir à leurs enfants une éducation supérieure à celle qu'ils auraient obtenue dans leur région d'origine, de façon à solliciter l'ascenseur social... 

La taille de l'aire urbaine équivaut à celle de la région parisienne. Mais les inégalités territoriales qui règnent entre les quartiers n'en sont pas moins prégnantes - c'est le sujet de mon analyse. J'ai en effet eu la chance de visiter lors de ma dernière visite des quartiers antithétiques en terme de développement économique et de composition de la population. Je me réfère d'une part à San Juan de Miraflores, situé à l'extrême sud de l'agglomération, et d'autre part aux quartiers cossus de Miraflorès et de San Isidro. 

Bien sûr je n'évoque ici que 3 quartiers de Lima, les plus riches, mais pas les plus pauvres (San Juan de Miraflores pourrait être décrit comme une section de la ville rassemblant la classe "moyenne-basse" à l'échelle péruvienne. Mais il me semble que rien que cette comparaison reflète assez bien dans quel esprit se conçoit la mixité territoriale de l'agglomération liménienne. 

San Juan de Miraflores : précarité sans marginalité 

San Juan de Miraflores fait partie de ces quartiers que l'on pourrait appelé "semi-développé". Le désert se laisse encore voir, puisque toutes les routes ne sont pas goudronnées, ce qui laisse souvent la place à des routes poussiéreuses et caillouteuses. De plus, le désert - le vrai - est visible tout autour, avec des collines qui rassemblent parfois des taudis qui rappellent les favelas cariocas. On a donc ressent donc en plein été le climat aride et suffocant, résultant de l'addition de la poussière émanant du désert et de la pollution. Accablant. 


Au delà de cette image assoiffante, San Juan est un barrio débordant d'activité, qui bourdonne des vrombissements des moto-taxis et des bus. 


Mais j'ai surtout eu la chance de pouvoir pénétrer plus en profondeur dans la partie plus résidentielle de San Juan, sur le flanc d'une des collines que vous avez vues précédemment. Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre, entre le dénuement total et les bonnes maisons de classes moyennes parvenues avec tout le confort auquel on est habitué en vivant en Europe. C'est une sorte de doux mélange que j'ai pu apercevoir.

Coté rue...
Coté cour

Ce sont donc des maisons de briques, avec un vague toit de tôle. Peu engageant de l'extérieur. Mais l'intérieur possède tout l'équipement électro-ménager basique que l'on n'attendrait pas - a priori - : télévision, lecteur dvd, cuisinière, chaîne hi-fi...  Surprenant contraste entre la précarité apparente (même si les maisons restent construites en dur) et l'équipement intérieur. J'avais imaginé que les populations ignoraient beaucoup du monde global, ne restant "connecté" que par des journaux locaux et un film vu de temps en temps... Erreur encore une fois. 

Il suffit d'aller quelques blocs plus loin pour trouver le cybercafé du coin où se rassemblent les jeunes du quartier (qui passent leur temps à jouer en réseau plutôt que d'aller à l'école - autre problème). A la tienda (épicerie) d'à coté, on trouve les films (craqués bien-sûr) hollywoodiens les plus récents, pas encore sortis en DVD en Europe... juste à coté des régimes de bananes et des étalages de camote (patate douce). Lorsque l'on parle de la France aux enfants du quartier, ils vous donnent immédiatement le nom des joueurs de l'équipe (actuelle, pas de 1998) de football. On peut bien-sûr aussi être ami Facebook avec les plus âgés... Alors que tant d'éléments me sépare de ces limeños vivant dans un quartier reculé de la mégapole d'un pays en développement, nous avons les mêmes références. Observation banale me direz-vous, mais pas si anodine que ça lorsqu'on la vit.  

Enfin, mototaxis et combis desservent plutôt bien ces zones escarpées (là où le macadam est encore présent), ce qui facilite le transit des résidents vers le centre du barrio où l'on trouve tous les services ; leur zone de résidence n'est donc pas une enclave dans laquelle les habitants se confinent. De façon générale, alors que je m'attendais à trouver des populations plutôt concentrées sur leur quotidien proche, j'ai finalement entraperçu à la marge de la ville une non-marge, puisque bien intégré au dynamisme d'une mégapole comme Lima, et non exclu par ce dernier. 

Miraflores et San Isidro : expats', Gated communities and Cie. 

Mon ressentiment après des balades répétées dans les quartiers les plus aisés de Lima, plus centraux, se situe à l'opposé. Petit tour d'horizon

Immeubles résidentiels sur le front de mer au nord de Barranco
Parcs pour gouvernantes traînant les enfants d'expats et de riches liméniens

Grillages électrifiés devant une résidence

Là où les Jeep remplacent les moto-taxis...

Là où les manoirs remplacent l'assemblage briques-tôle
Les résidents de ces quartiers huppés sont soit des expatriés pour lesquels rien est trop beau dans un pays où le coût de la vie est environ 4 fois inférieur à la France, soit des péruviens issus de la classe politique, militaire, ou des professions libérales (cadre des grandes entreprises implantées au Pérou, entrepreneurs fortunés...). L'écart de leur niveau de vie avec les maisons que j'ai présentées précédemment demeure bien évidemment immense, tout comme leur perception de la société - que reflète l'agencement de leur habitât.

En particulier à San Isidro, les rues sont vides et s'apparenteraient à des banlieues pavillonnaires, ou à des quartiers de maisons de vacances en morte-saison, tant l'alignement de ces bâtisses semble lugubre et sans vie. Les protections (grillages électrifiés, chiens) montrent de manière encore plus ostentatoire le caractère hautement détaché du reste de la ville. Les parcs contigus dégagent une atmosphère étrange : paisibles, mais finalement peu familiaux au sens strict dans la mesure où l'on y croise essentiellement  les enfants de familles résidentes aisées chahutant les gouvernantes engagées par les parents.


Le contraste entre cette ambiance argentée et déshumanisée avec la rue bondée de mototaxis et d'étalages de fruits ne nécessite pas d'être relevé. L'observation majeure est le décalage avec la notion de centralité-marginalité que l'on envisage habituellement. Si San Isidro et Miraflores sont les lieux de résidence de ceux qui ont les pouvoirs économiques et politiques, les grilles et les hauts murs dont ceux-ci parent leurs maisons les mettent en fin de compte à la marge du reste de la population, s'enfermant de cette façon dans un ghetto pour nantis - à l'instar de nombreuses mégapoles du Sud. A San Juan au contraire, si la situation matérielle et géographique du quartier laisse supposer une mise à l'écart de la population locale, leur relation à la ville et au monde est bien plus libérée et naturelle. La marginalité ne se trouve pas toujours là où on l'attend...




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