mercredi 4 avril 2012

De la Spree au Bosphore - 2ème partie : Istanbul ou le refus de la dualité tradition-modernité

Istanbul la nuit : Erasmus Paradise 

Istanbul change littéralement de visage la nuit, qu’on se trouve sur Istiklal ou à Kadiköy. Le soir, on se rend à Taksim (place centrale de Beyoglu) pour descendre Istiklal et profiter de l’offre pléthorique en bars, lounges et discos aussi bruyants les uns que les autres. On mange des moules farcies au riz et des kebaps préparés à la va-vite, puis on va siroter une Efes (la bière locale) ou un Raki (prononcer Rakeuh), mi-pastis mi-vodka. Ensuite, on se rend en boîte où la musique va de l’électro minimaliste au disco-pop traditionnel en passant par la musique latino et la pop turque. Se promener dans la rue et écouter ce que diffusent les clubs aux fenêtres ouvertes suffit pour se rendre compte de la diversité musicale de la vie nocturne stambouliote… c’est pour dire. La population est extrêmement mélangée, mais on entend fort bien les accents étrangers qui nous rappellent que l’université de Galatasaray, très prisée par les étudiants étrangers, n’est pas loin. 

Galata de nuit
La bouillonante Istiklal nocturne

De l'autre coté du Bosphore, les hauteurs de Kadiköy offrent également un spot très intéressant pour profiter de l’ambiance nocturne d’Istanbul. Plus « alternatif » et attirant un public plus âgé qu’à Istiklal. J’ai ainsi même pu assister à un concert de rock-country dans un petit pub… 

Dernière observation : le rapport à l’alcool. A ma surprise, j’ai vu plus de gens raides à Istanbul en un week-end qu’à Berlin en un mois. Il n’est pas rare de voir deux fêtards en soutenant un troisième par les épaules à cause d’un excès de Raki… J’ai même assisté au déversement de toute le contenu de ses organes digestifs sur le sol terreux d’un bar en plein air par un individu ayant apparemment, lui aussi, surconsommé, scène que je ne m’attendais pas à voir dans un pays où une place tout à fait particulière est réservée à une religion qui proscrit la consommation d’alcool.  

Seul hic : les prix, qui sont ceux d'un pôle touristique - ainsi ils s'apparentent plus à ceux pratiqués à Paris qu'à ceux de Berlin...

Les transports, du tram ultra-moderne au bus tiers-mondiste

Vous allez encore trouver que les transports font partie de mes lubies, mais là je dois reconnaître que j’ai été franchement impressionné. Abdullah, l’hôte qui m’a accueilli très chaleureusement lors de la première partie de mon séjour, m’a révélé l’ampleur des transformations urbaines qu’a subi Istanbul au cours des dernières années : fluidification du trafic – encore largement encombré aux heures de pointe – assainissement des canalisations, organisation de la collecte des déchets… Né à la fin des années 1980, Abdullah a véritablement vu passer Istanbul d’une ville du tiers-monde à une ville pouvant rivaliser avec d’autres métropoles ouest-européennes de la même taille. Les transports montrent bien cette évolution, puisqu’on trouve de tout. L’investissement le plus récent est celui du tramway tout neuf, qui range le pittoresque tramway d’Istiklal au rayon des attractions touristiques ringardes. J’ai fait la douloureuse expérience de le prendre à 18h avec mon backpack de 20 kilos sur le dos : la fluidification est encore loin d’être totalement effectuée. Il n’empêche qu’il a révolutionné le mode de circulation en centre-ville et désengorgé le trafic des bus. Il est aussi complété par un système de métro-bus, en vogue dans de nombreuses villes de la taille d’Istanbul (des voies séparées physiquement de la circulation permettant aux bus d’avoir leurs voies réservées libres en permanence). 
 
Le ferry
Second échelon, le réseau de bus. Usé, vieilli par le tram, il sert néanmoins pour les longues distances – inévitables lorsque l’on veut passer de la rive asiatique à la rive européenne sans prendre le ferry. De même, le ferry, qui permet de relier plusieurs point de part et d’autre du Bosphore, prend une place prépondérante dans les transports stambouliotes puisqu’il permet des déplacements de personnes massifs. Là encore, mis à part le système de titres de transports qui permet de réguler la circulation des passagers et une flotte renouvelée dans ceratains quartiers, peu d’améliorations depuis quelques décennies. 

Une flotte de bus un peu usée...
Enfin : élément que je n’ai retrouvé dans ma vie qu’au Pérou, le combi. Absent dans les quartiers modernes ou étroits comme la Corne d’Or, ils servent du coté de Kadiköy et plus loin en s’enfonçant dans la banlieue. Mi-bus, mi taxi-collectifs, c’est le moyen le moins cher de se déplacer. Mais leur parcours reste souvent obscur aux yeux des non-turcophones, et le système de compagnies peu évident à saisir… 

Le taxi, le combi (au fond, au centre) et les bus (neufs pour ceux-là !)
Du tram Alsthom au combi, les transports stambouliotes reflètent la diversité que présente la ville en termes d’investissements publics dans la modernisation de la ville. 

L’islam, cette inconnue omniprésente 

Justement, quelle visibilité et quelle présence pour l’Islam à Istanbul en ces temps controversés ? Question que l’on m’a beaucoup posé à mon retour en ces temps difficiles pour les musulmans. Sa présence se repère facilement à 2 éléments : les mosquées et l’appel du Muezzin, ainsi que le code vestimentaire. Les mosquées sont omniprésentes à Istanbul, on en dénombre plus de 3000. Si vous êtes déjà allé à Prague où l’on est impressionné par le nombre de clochers, remplacez ces clochers par des minarets, appliquez le schéma sur une ville de 13 millions d’habitants et vous aurez le résultat. Se trouver sur un panorama de la ville à l’heure de la prière est tout à fait émouvant lorsque l’on entend 5 Muezzins à la fois et l’écho de centaines d’autres sur la ville, même pour un athée convaincu comme moi. Pour sentir l’atmosphère religieuse de la ville, il suffit de pénétrer dans l’une des innombrables mosquées (la moins touristique possible) pour sentir l’atmosphère de silence feutré et de ferveur qui y règne – ferveur que nos églises catholiques semblent avoir perdu au profit du silence. 

L'intérieur de la mosquée de Soliman le Magnifique

Socialement, les signes les plus évidents sont les fameux « signes religieux ostensibles ». Petit rappel historique auparavant. En 1923, Mustafa Kemal dit Atatürk fonde la République de Turquie, deuxième Etat laïque après la France. Ce dernier pensait en effet que la religion n’est que l’avatar d’un obscurantisme rural empêchant de moderniser la Turquie selon les critères occidentaux. Le voile (tesetür), plus signe d’arriération que témoignage d’une foi quelconque est donc interdit dans les universités (loi assouplie au fil des gouvernements). C’est à partir des années 80 que le voile prend une dimension différente : non plus signe d’extraction rurale, il devient symbole de protestation politique contre le mouvement kémaliste, laïque certes, mais devenu hautement conservateur et protecteur des intérêts des classes aisées de la population dont le statut social est garanti par le régime. Aujourd’hui, cette dernière catégorie de la population sent son pouvoir s’effriter puisqu’elle a perdu les rênes du pouvoir avec l’arrivée du parti AKP (Parti pour la Justice et le Développement de Tyyip Recep Erdogan) en 2001. D’où l’exacerbation de la controverse, aussi bien au niveau national (le Conseil constitutionnel constitue une des dernières « résistances » kémalistes) qu’au niveau européen (plusieurs arrêts ont donné tort à Mr Erdogan sur sa vision de la laïcité). 

Comment se traduit cette évolution si l’on observe la ville d’Istanbul aujourd’hui ? Malheureusement je dois ici faire des catégories. J’en compte trois parmi les jeunes femmes. D’abord, on compte les femmes ne portant pas le voile, leurs habits pouvant être comparé à n’importe quel attirail de la globalisation vestimentaire, du H&M au Prada. Les secondes sont souvent un peu plus âgées, et parfois bien plus élégantes, et portent le voile comme un accessoire de mode, mariant exigence vestimentaire et choix religieux. Il faut dire que des marques comme Tekbir sont internationalement reconnues, et ont constitué un véritable filon de business autour de la religion musulmane, à l'instar de la viande halal.

Le foulard comme accessoire de mode
Enfin, les dernières sont celles qui seraient les plus décriées dans notre beau pays laïque qu’est la France : les porteuses du niqâb, accompagnées soit de leurs semblables, soit de leur mari barbu et en jellabah, parfois de leurs enfants, également en jellabah. Ces femmes restent rares à Istanbul, on les croise essentiellement à Fatih, le quartier réputé pour être le plus conservateur (sur le plan religieux) d’Istanbul. La principale caractéristique de cet habillement est qu’il reste relativement récent ; jamais un stambouliote n’aurait vu de telles femmes 20 ans auparavant, à cause principalement de l'influence croissante des Frères Musulmans et du wahabbisme. 

Ce qui est à retenir avec la place de l’Islam dans la société stambouliote, c'est que la division entre musulmans pratiquants et non-pratiquants (99% de la société turque est censée être musulmane…) ne s’apparente en rien à une division tradition-modernité. L’Islam connaît des évolutions récentes en termes de présence dans l’espace public, comme en témoignent ces nouvelles façons de porter le voile, aussi bien les voiles comme atout de bien-paraître que les niqâbs. Et ce ne sont pas toujours les laïques les plus modernistes, comme en témoignent les tenants des partis kémalistes en Turquie. 

Istanbul, le grand Kreuzberg ? 

Enfin, question que l’on m’a parfois posé : les Turcs que l’on trouve à Istanbul sont-ils les mêmes qu’à Berlin ? Pour avoir interrogé plusieurs stambouliotes sur la question et conduit mes propres observations, la réponse est non. « Those guys suck » me suis-je même vu répondre une fois. En Allemagne, la communauté turque est souvent perçue comme une productrice de délinquants, n’ayant que peu de désirs de s’intégrer et profitant des avantages du système social allemand avec notamment la possibilité du regroupement familial – thèmes qui ne nous sont pas inconnus en France à une autre échelle. L’intégration moyennement réussie des communautés orientales à Berlin (je dis bien à Berlin car la ville allemande où elle est la moins bien effectuée, contrairement aux idées reçues) est due au fait que les travailleurs immigrés turcs (Gastarbeiter) sont essentiellement venus des plateaux de l’Est-Anatolie. Souvent d’origine rurale, illettrés, ces travailleurs ont constitué pour l’Allemagne toujours en reconstruction des années 1960-1970 une main d’œuvre disciplinée et corvéable à merci. Leur présence accrue dans des quartiers alors insalubres de Berlin-Ouest comme Kreuzberg a conduit ce dernier quartier à être qualifié de « petit-Istanbul ». Seulement, les stambouliotes considèrent ces Est-Anatoliens souvent avec un mépris non dissimulé, et les accusent de faire du tort à leur pays sur le plan médiatique. Assez déstabilisant dès lors que l’on voit exactement les mêmes enseignes à Kreuzberg sur la Kottbusser Strasse et sur Istiklal… C’est aussi une bonne manière de constater une faille dans la politique d’unification ultra-nationaliste de Kemal, et le coté très urbain de l’idéologie nationale turque.  

Je termine cet article en évoquant la gentillesse de la population que j’ai croisée. Une étudiante faisant un détour d’1/2 heure pour vous montrer le chemin, un groupe de jeunes hommes se proposant pour vous aider à acheter un ticket de ferry sans demander ensuite le numéro de téléphone de l’amie avec qui j’ai voyagé… autant de choses que nous avons tendance à perdre dans nos capitales d’Europe occidentale souvent engoncées dans la froideur du contact entre citadins. Une étonnante diversité, une activité permanente, une foule omniprésente, une modernité technologique et une connexion au monde indéniable, une gastronomie d’une richesse sensationnelle (qui va plus loin que le kebap, je ne saurais en parler ici…) : telles sont les impressions que je retiendrai de cette ville, qui est, il faut bien le dire « vraiment trop stylée ».

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