mercredi 4 avril 2012

De la Spree au Bosphore - 1ère partie : Balade entre les rives

Non, ce blog n'est pas mort ! Juste inactif pour cause de vacances... qui vont permettre de l'enrichir. 

Le 1er mars dernier, j'ai quitté Berlin pour un long voyage, avec une première étape dans la mégapole semi-européenne plus vaste que Paris ou Londres : Istanbul.

Les vagues images que j’avais auparavant d’Istanbul étaient de vieux clichés touristiques convoyés par l’imagerie populaire : des églises byzantines transformées en mosquées, d’autres mosquées, des bazars et des équipes de foot aux noms bizarres comme Fenerbahçe ou Beşiktaş (j'y ai appris qu'il fallait prononcer « fénèrbatché » et « bechiktache »). J’avais même imaginé Istanbul comme une ville extrêmement romantique, où il fait bon fumer le narguilé au bord des rives du Bosphore sur un tapis ancien, pendant qu’un homme coiffé d’un fez vous sert le thé. Bref, on m’avait juste dit qu’Istanbul était « ouf », « trop stylé », tous ces adjectifs caractéristiques de notre société victime de l'industrialisation du plaisir et du marketing de l'expérience. L'expérience je l'ai bien eue, mais sur ma pré-conception d'Istanbul et de la Turquie, je me fourrais le doigt dans l'oeil jusqu'à l'astragale. Quelques impressions.

Je n’ai pu visiter que les trois quartiers centraux rassemblés autour de la partie sud du détroit du Bosphore : la Corne d’Or (Fatih), Beyoğlu (respectivement parties anciennes et modernes, toutes deux situées du coté européen) et Kadiköy, quartier portuaire branché de la rive asiatique. Ces trois parties que j’ai visitées ne représentent en réalité qu’une maigre partie d’Istanbul : la ville officiellement environ 13 millions d’habitants, en réalité ce chiffre peut augmenter de 2 à 4 millions, avec une aire résidentielle deux fois supérieure à celle de Londres. S'ils ne représentent qu'une part infime de la ville dans sa totalité (dont on ne peut admirer l'étendue qu'en se rendant aux aéroports...) ces trois quartiers centraux sont à mon sens les plus riches, et ne perdent rien de leur pertinence pour décrire la ville, dans la mesure où ils constituent tout de même un point de convergence pour la mégapole. 

Quartier par quartier : balade entre les rives 

Fatih

Le quartier le plus ancien, Fatih, la rive sud de la Corne d'Or (l'estuaire connecté au Bosphore autour duquel se trouve la partie européenne d'Istanbul) présente de nombreux visages. Son visage millénaire n’est pas le plus évident. Les mosquées, les églises byzantines reconverties et les anciennes murailles, pluricentenaires,  forment un certain contraste avec la modernité (relative) du bâti, tant le centre a été transfiguré par le besoin à la fois de rénovation et d’aération. 


Seul le relief redonne au centre d’Istanbul son aspect « oriental » : des côtes dignes des pentes de Barcelone, sur lesquelles sont juchés bazars, échoppes de textile, bazars, et au sommet, l’université. Le quartier du palais de Topkapi a été relativement épargné, et redonne quelque peu caractère ancien à Istanbul. 

Un aspect un peu Disneyland parfois aussi...



Le pont reliant l'Europe à l'Asie vu depuis le palais de Topkapi






Mais ce qui frappe dès lors que l’on s’éloigne des attractions touristiques principales, c’est le délabrement d’un quartier aussi vieux que celui de Fatih, qui demeure à l’intérieur des murailles de Théodose (Vème siècle), encore visibles. On peut s’y aventurer sans crainte (éviter tout de même les regards insistants et le port ostentatoire de l’appareil photo), mais le contraste entre centre historique rempli des foules internationales et ces quartiers pittoresques délaissés des investissements publics demeure perturbant. L'ouest du quartier, qui est encore l'Istanbul "historique" est donc complètement laissé à l'abandon, les moyens financiers étant concentrés sur les parties fréquentées. Fort dommage, car les murailles et la vue imprenable sur Istanbul, ainsi que les ruelles étroites ("avec le linge qui pend aux fenêtres" dirait Coluche) ne manquent pas de charme. 


Les murailles de Théodose


Le stade de foot n'a apparemment pas été réaménagé depuis les années 50

La mosquée et la station-service : un duo commun à Istanbul



La dégradation de cette partie de la ville reflète un phénomène qui touche l'ensemble de la mégapole. Le décuplement en cinquante ans de la population stambouliote était à lui seul suffisant pour rendre inopérante l’application des multiples schémas directeurs d’aménagement réalisés au cours de cette période. La forte inflation qui a touché le pays pendant des décennies a conduit les investisseurs à se tourner vers le foncier périurbain, soit l'achat de villas situées sur les pentes boisées de la rive nord du Bosphore, et non vers les habitats du centre-ville, encore réservés aux classes modestes (Fatih épargné par la gentrification ?). Ainsi, non seulement il n’existe aucun consensus social pour régulariser et aménager l’espace urbain dans un cadre réglementaire, donc légal, mais il existe à l’inverse un consensus tacite pour opérer dans l’illégalité, considérée comme génératrice d’une meilleure rente. Le reflet de l’investissement public se constate dans les infrastructures de transport, ce que nous verrons dans la deuxième partie de cet article. 

Les photos que vous pouvez trouver ici reflètent bien le peu d'intéressement de la municipalité et de l'Etat envers des quartiers modestes, peu accessibles, mais aux terrains instables, pourtant au coeur même de l'Istanbul historique. Les ouvriers du bâtiment que j'ai pu voir là-bas étaient même en civil, élément qui confirme l'avantage constant à opérer dans l'illégalité.


Un effort ?




Le temps semble s'être arrêté à 1990
L'ouest de Fatih compte ainsi de nombreux petits terrains vagues comme celui-ci


Heureusement on est récompensé de l'excursion par une belle vue sur la Corne d'Or

La descente est un peu hardue avec les pentes terreuses laissées par les tremblements de terre, pas encore réaménagées


"Authentique"?

Ce paysage urbain est visible depuis le bord de mer, le long de l'axe principal... les pouvoirs publics ont encore du travail
 Comme vous avez pu le constater, le quartier de Fatih, ce ne sont pas que des touristes venus pour admirer Sainte-Sophie et remplir leurs sacs de shishas miniatures et de lampes orientales (autrement dit ce n'est pas que le Grand bazar, que vous pouvez tout de même admirer sur les photos ci-dessous).





Si l'on revient vers l'est de Fatih, plus près des touristes, c’est aussi le point de convergence de toute une population stambouliote venue faire des emplettes, puisque le quartier accueille toute une flopée de petits commerçants regroupés en corporation. On trouve essentiellement du textile, du Nike de contrebande aux uniformes scolaires. Certains quartiers sont déserts, avec des stores tristement baissés et donnant un aspect franchement lugubre à certaines ruelles. D’une rue à l’autre, l’animation change du tout au tout, avec une foule pressante, accablante même, où l’on oublie facilement les appareils photos japonais.






Mais... c'est férié aujourd'hui ???

Ah non...
Fatih, connu à la fois pour être le point de rassemblement des touristes et le quartier plus conservateur sur le plan religieux (j'évoquerai ce point plus tard) présente donc une dualité fondamentale, entre historicité et abandon, internationalisme et profond ancrage local.

Beyoğlu

Vue générale de Galata, la rive nord de la Corne d'Or
 Même si on l’aperçoit depuis la Corne d’Or et qu’on y accède grâce à un pont, ce n’est pas encore l’Asie. C’est même le reflet parfait de l’Istanbul européen (ou plutôt, occidental). Axé autour de son artère piétonne majeure İstiklal Caddesi, littéralement « avenue de l'Indépendance », c’est dans cette partie que l’on peut constater l’ancrage d’Istanbul dans le monde globalisé. Bars diffusant du Hard Rock, magasins de mode correspondant tout à fait aux tendances du moment, grandes surfaces d’équipements électroniques, autant d’éléments qui pourraient nous indiquer que l’on se trouve dans les rues d’une métropole française, allemande ou italienne.  La partie la plus proche du Bosphore, qui entoure la Tour de Galata compte même des façades rappelant franchement l’Europe occidentale méditerranéenne. Seuls le tram authentique, les petits vendeurs de rue de marrons chauds et les innombrables restaurants de Kebap vous rappellent que vous êtes bien en Turquie.
Les pêcheurs du Bosphore...
...  et les apâts
Montmartre à la Turque ?
La tour de Galata, construite par les Génois au XIIIème siècle, rare héritage de la courte période de colonisation latine


Istiklal Caddesi, l'avenue principale de Beyoglu 
Une église italienne cachée, témoin de la présence chrétienne subsistante au coeur de la Turquie


Istanbul, la ville des chats



Beyoğlu pourrait même constituer un centre de la culture alternative, avec de nombreuses galeries d’art indépendantes comme celle-ci :





Beyoğlu, c’est la partie qui rappelle l’ancrage profond de la Turquie dans le monde global, tout en présentant une diversité incomparable et le coté laïque du pays – je reviendrai sur ce point-là.

Istiklal aboutit à cette immense place à la gloire des leaders de l'indépendance : Taksim, à l'architecture bien plus récente


Kadiköy

J’ai découvert ce quartier en premier, car c’est là qu’habitent les deux hôtes qui m’ont hébergé lors de mon séjour grâce au CouchSurfing. C’est un quartier bouillonant d’activité, car de transit entre l’Asie et l’Europe. Son marché, situé dans des ruelles étroites sur la hauteur, renferme une pléthore d’échoppes vendant en gros produits de la mer, épices et de fruits et légumes, où se presse une foule permanente de 6h du matin à 8 h du soir. Rien d’extraordinaire me direz-vous, sauf qu’en plus se rajoutent bars branchés, restaurants de nantis et de touristes, vendeurs à la sauvette, et tout proche, le stade de Fenerbahce, qui confère à Kadiköy une atmosphère de festival jaune et noir dès qu’il y a un match. Je  n'ai pas ou peu de photos pour illustrer mes propos, ces photos sont donc tirées d'internet.
La marée jaune et noire célèbre la victoire de Fenherbaçe au championnat turc 2010-2012

Le stade de Fenherbaçe, point de rassemblement pour les habitants de la rive asiatique 

Un aperçu bien maigre du marché de Kadiköy avec la magnifique  enseigne "Şarküteri " (tiré du français charcuterie, à l'instar de "Kuaför"

Extrêmement vivant, toujours en activité et très cosmopolite que ce soit sur le plan ethnique comme social, Kadiköy demeure le quartier où je me suis le plus senti absorbé par une foule toujours en mouvement et dans la poursuite de ses activités. Je m'aventurerais à dire que c'est celui qui reflète le mieux l'aspect divers de la Turquie - mais mon inexpérience vis-à-vis de ce pays me l'interdit. 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire