Je m'écarte (déjà!) de mon sujet fétiche, l'analyse urbaine, pour répondre à une question fréquente que l’on me pose souvent lorsque l’on m’interroge sur ma vie à Berlin : « Et les sorties ? C’est comment par rapport à Paris ? J’ai entendu que Berlin c’était trop stylé, que les gens font la fête toute la nuit, que la musique est hyper branchée… ». J’ai donc décidé de traiter la question sur la forme d’un vrai ou faux (ou plutôt richtig oder falsch) sur les idées reçues qui circulent à propos de la vie nocturne sur les rives de la Spree.
- Les Clubs (prononcer Kloupse) : « On ne trouve que des squats où passe seulement de la techno-électro, c’est trop stylé/trop naze» (cela dépend des goûts musicaux du quidam)
Derrière cette question qui ne relève a priori seulement des goûts musicaux, se trouve toute l’histoire de la renommée du clubbing berlinois.
C’est entre autres la faillite de Berlin après la réunification a permis à la culture dite « underground » ou alternative (on ne sait jamais quel terme employer pour qualifier la capitale allemande) d’y prendre racine. Les grands espaces industriels laissés en friche après la fin de la RDA se sont ajoutés à celles déjà existantes de Berlin-Ouest, constituant des espaces libres, affranchis de toute contrainte de la part des pouvoirs publics. Simultanément, le faible coût des loyers de certains quartiers (auparavant Prenzlauer Berg et Kreuzberg, aujourd’hui Neukölln et Wedding) a attiré une foule de jeunes créatifs et artistes. Il suffit d’ajouter à cela le faible coût de la vie, une tradition de l'occupation communautaire des immeubles, et l’on pouvait voir ouvrir les premiers clubs spécialisés dans les musiques qui font aujourd’hui la renommée de Berlin : les musiques électroniques.
La prééminence de ma musique électronique minimaliste à Berlin s’explique aisément : les bâtiments industriels, habitations communautaires et infrastructures publiques à l’abandon ont correspondu parfaitement avec la structure même de ces musiques répétitives. Les décors relèvent en même temps d’une originalité et d’un anonymat déconcertant : tuyaux, graffitis, murs en lambeaux, résidus d’activité industrielle. Ainsi le Stadtsbad à Wedding ou le Tresor à Janowitzbrücke sont deux exemples typiques de cette association entre décor minimaliste et musique répétitive : le Stadtsbad est une ancienne piscine, où plusieurs dancefloors se trouvent dans la chaufferie, tandis que le principal de l’animation au Tresor est localisé dans une sorte de gigantesque cave. Dans les deux cas, les « danseurs » sont placés dans des environnements indistincts, gris et impersonnels, ce qui favorise une focalisation intensive sur la pulsation et sur la texture du son, souvent bien-sûr, renforcée par la prise de substances « énergisantes » (et parfaitement illicites au passage !).
Bien sûr, je ne parle que des hot-spots du clubbing berlinois que chaque étudiant Erasmus peut nommer, je ne peux aborder ici la foule de petits clubs moins réputés et souvent plus intimistes, pas forcément établis dans une ancienne fabrique industrielle, mais qui se cachent plutôt par exemple dans les immeubles de Kreuzberg.
Bref, l’histoire économique de Berlin a favorisé la montée en puissance de ces types de musique. Mais attention : si ces derniers sont prééminents, ils ne sont pas pour autant écrasants. Berlin recense aussi la banalité ultime en termes de boîtes de nuit, comme le Matrix, où le mercredi les étudiants étrangers grouillent pour rassurer leurs oreilles avec du Rihanna et autre David Guetta. Les musiques latinos ne sont pas totalement absentes, et quelques clubs habitués à l’électro se convertissent parfois en boîte de hip-hop, ou mieux, accueillent du Balkan-beat, mélange entre techno et musique traditionnelle des Balkans ! Enfin, comme toute capitale européenne qui se respecte, Berlin compte un certain nombre de bars-lounge un peu plus chics où l’on a (quand même) le droit de payer son cocktail 10 €.
En résumé, si la techno et l’électro restent l’atout de Berlin by-night, on n’est pas obligé d’y couper systématiquement. Et c’est justement cette diversité, plutôt que le « tout-électro » qui fait le charme de Berlin.
- Le coût d’une soirée à Berlin ? « Ca ne coûte rien par rapport à Paris »
De manière générale, c’est deux à trois fois moins cher, que ce soit l’alcool, l’entrée en boîte ou un repas sur le pouce. Sans tomber dans un paragraphe style guide du routard, cette assertion s’avère juste : Berlin n’est effectivement pas onéreux pour qui sait s’y prendre… et qui sait être raisonnable ! Enchaîner restaurant-bar-boîte-boîte semble la soirée de rêve, mais l’on peut se réveiller le lendemain avec un gros mal de tête et plus un sou en poche… Reste à noter que le coût de la vie augmente vite avec la gentrification de la ville - j’y reviendrai plus tard dans un article à paraître – ce qui se ressent aussi dans le budget d’une soirée.
- Les Berlinois : « A Berlin les gens font la fête non stop le week-end et rentrent de boîte systématiquement à 10h du mat, alors qu’à Paris tout ferme après 4h du mat »
Cette affirmation ne s’applique que pour une faible catégorie de noctambules. Il est vrai que Berlin compte de nombreux fêtards systématiques, qu’ils soient allemands ou étrangers. Sortir chaque soir semble pour certains une obligation à laquelle on ne peut déroger ; je laisse cette observation à l’appréciation de chacun.
Tout le week-end jusqu’à 10h du matin ? Il faut avoir une sacrée résistance ainsi qu’une certaine détermination à ne rien faire d’autre que de clubber pendant 2 jours pour se conformer à ce portrait. Néanmoins, il est vrai que les boîtes de la Revaler Strasse sont ouvertes 24/24 du vendredi soir au lundi matin. Ce qui mène à l’expérience amusante suivante : habiter dans le quartier, se coucher à 6h du matin après être rentré de club électro… et se réveiller à 13h en entendant la même musique (qui peut s’entendre de l’extérieur, oui oui) émanant des clubs environnant.
Vous l’avez donc deviné : l’expérience du WE-en-boîte-non-stop est indissociable de la prise de certaines substances. Speed, ecstasy, tout est bon pour tenir.
Par contre, un fait intéressant, le rythme journalier de Berlin est très particulier : tout ferme à 18h, et l’animation dans les bars et les boîtes ne commence jamais avant minuit, si ce n’est plus tard (d’autant plus que le métro fonctionne toute la nuit le week-end). On peut donc observer quotidiennement une période de creux entre 18h et minuit, où les rues sont parfois désertes dans certains quartiers…
De façon plus générale, il demeure vrai que la plupart des clubs sont ouverts en open-end, et les métros étant ouverts toute la nuit, la nuit berlinoise offre une incontestable sensation de liberté à ce niveau.
- « Faire la fête à Berlin ? Bof, si c’est pour être avec tous ces Easy-jetsetteurs… »
Cette expression tient bien-sûr à la compagnie aérienne qui relie la capitale allemande à de nombreuses destinations européennes à des prix extrêmement compétitifs. C’est donc en effet par l’aéroport de Schönefeld que transitent pratiquement tous les clubbeurs étrangers venus goûter aux joies de Berlin by-night que je vous ai exposées précédemment. Ce phénomène est donc avéré.
Les videurs des boîtes renommées abhorrent véritablement ces non-germanophones éméchés qui débarquent en groupe pour altérer le non-conformisme des temples de la culture alternative (typiquement le Berghain, qui est le Graal de tout clubbeur chevronné à Berlin) et déranger les riverains. Seul hic : ces énergumènes bruyants deviennent un véritable problème de long terme lorsque ce sont des étudiants Erasmus…
Mais ce n’est pas tellement un problème ; les boîtes « branchées » (tellement connues qu’on se demande si elles le sont encore…) fournissent la plupart du temps une ambiance si particulière que peu importe la nationalité, le look ou la langue maternelle de son voisin.
- Le style vestimentaire de rigueur : « A Paris, sortir en chemise/en talons, c’est la base, à Berlin c’est proscrit »
Il est vrai que l’on se sent rapidement overdressed à Berlin, pour peu que l’on porte une chemise ou une veste de costume de façon trop classique pour un homme. De même pour les femmes, je n’ai que peu vu de talons aiguilles lors de mes sorties – en dehors des soirées passées dans des lieux "non-typiques de Berlin". Or à Paris, ces deux accessoires ne se remarquent parfois même pas tant ils sont communément admis dans les rues de la capitale française…
A Berlin, le style vestimentaire demeure la clé et le symbole de la culture alternative. Je ne parle pas seulement des hipsters (concept utilisé ici par extension, qui n’est pas une création berlinoise, mais bien nord-américaine): Berlin compte une pléthore de styles plus ou moins affirmés (on y trouve d’ailleurs plus fréquemment qu’à Paris des personnes « underdressed », où des tennis, un jean bleu clair rapiécé et une veste de jogging trop grande servent de tenue de sortie). Roots, baba-cool, grunge, punk, bobo, « the Kooples », junkie… ou les sept à la fois, on trouve tous les styles à Berlin, pas seulement l'archétype du bobo/hipster/yuppie. Le tout est d’en avoir un ! C’est souvent un festival de genres vestimentaires (pour le meilleur comme pour le pire), de frippes bariolées, de coupes de cheveux rocambolesques et de piercings. Mais attention, encore une fois ce festival ne s’applique le plus souvent qu’aux quartiers privilégiés par les fêtards. Ailleurs à Berlin, rien de différent des autres régions de l’Allemagne, je ne m’étendrai donc pas dessus.
Paris sera toujours Paris, mais Berlin: underground ou déjà has been ?
Berlin est alternatif, underground, branché… Que de qualificatifs sans véritable signification et plus ou moins mélioratifs à propos de cette ville, aujourd’hui tant commentée par les artistes aussi bien que les sociologues urbains. A travers cet article, j’ai tenté de montrer que Berlin est certes une ville très attractive, où il fait bon sortir, où l’offre musicale la nuit est très diverse, pas davidguettaisée et non limitée à la musique électronique répétitive. A Berlin, on ne court pas non plus à tout prix la mode alternative, sorte de contre mode qui deviendrait la mode plus tard. De toutes façons, pour reprendre Karl Lagerfeld : "ce qui est à la mode, n'est plus à la mode".
Non, ce que l'on ressent ici, c’est plutôt une certaine liberté, une variété de choix, et surtout une possibilité de rencontres quasi-infinie qui s’offre à vous. La branchitude, c'est une autre histoire.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire